Le Christ, mort en sacrifice : une conviction chère aux réformateurs

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http://leboncombat.fr/categorie/exegese-hermeneutique/ Par JEAN-RENÉ MORET

Lorsque l’on pense à la Réforme et à son héritage, on pense avant tout à la redécouverte du salut par la foi. Mais ce dernier repose sur la compréhension de la mort sacrificielle de Jésus. Les réformateurs ont réaffirmé que l’homme en lui-même est irrémédiablement mauvais depuis la chute de l’humanité. Dieu, dans sa justice et sa sainteté, ne peut pas tolérer le mal, mais est en colère contre tout le mal pratiqué par l’humanité. Jésus vient mourir pour prendre sur lui-même tout le péché des êtres humains et toute la colère qu’il encourt.

C’est ce qu’exprime par exemple le catéchisme de Heidelberg, un document du XVIe siècle, qui opère une synthèse entre la théologie de Luther et celle de Calvin : « [Jésus] a porté en son corps et en son âme le poids de la colère de Dieu contre le péché de tout le genre humain, afin que par ses souffrances et son unique sacrifice expiatoire, il rachète notre corps et notre âme de la damnation éternelle »1.

Le salut est par la foi, et uniquement par la foi, parce qu’il ne repose pas sur le mérite du chrétien, mais uniquement sur le sacrifice de Jésus. La foi ne donne pas de mérite, mais permet de s’approprier ce que Jésus a fait pour sauver l’humanité. Cette compréhension de la mort de Jésus a aussi été au cœur des réveils évangéliques, et s’exprime dans de nombreux cantiques classiques (par exemple : « Attaché à la croix pour moi », « Tel que je suis »).

Une compréhension mise en question

Cependant, cette compréhension de la mort de Jésus pour le salut de l’humanité se trouve attaquée sous divers angles, y compris par des personnes issues de milieux évangéliques. Certains considèrent inacceptable que Dieu ait pu vouloir la mort de son Fils unique sur une croix ; Steve Chalke parle à ce sujet d’une « maltraitance d’enfant cosmique »2. D’autres ont de la peine à concevoir que Dieu soit vraiment en colère contre le mal. La colère n’est-elle pas une émotion négative, peu compatible avec un Dieu d’amour ? Dans le même ordre d’idée, on pense que Dieu devrait montrer sa bonté en pardonnant, sans qu’aucune sanction ni aucun sacrifice ne soit nécessaire. Enfin, la compréhension sacrificielle de la mort de Jésus est aussi attaquée en faisant appel à d’autres manières de comprendre la mort de Jésus : comme une victoire sur les puissances des ténèbres (Colossiens 2.15), comme un exemple d’amour que nous sommes appelés à imiter (Jean 15.12-13), ou comme un moyen de transformer les croyants en mettant fin à leur ancienne vie pour qu’ils en commencent une nouvelle (Romains 6.1-14)3.

Les évangéliques qui sont attachés à la compréhension du sacrifice de Jésus peuvent commettre l’erreur de se crisper et de refuser en bloc toutes ces compréhensions. A mon sens, elles sont cependant toutes bibliques et valables. Simplement, la mort de Jésus est un évènement tellement extraordinaire qu’il faut la considérer sous plusieurs angles pour bien voir toute sa richesse. Ces autres compréhensions enrichissent notre vision de la mort de Jésus, mais il n’en reste pas moins que la comprendre comme un sacrifice est indispensable pour bien tenir compte de tout ce qu’enseigne la Bible, comme je vais le montrer en m’appuyant particulièrement sur l’épître aux Hébreux.

L’épître aux Hébreux n’est pas la seule partie de la Bible qui présente la mort de Jésus comme un sacrifice qui libère du péché (voir Romains 3.25-26 ; Esaïe 52.13-53.12 ; Jean 1.29 ; 3.14-16 ; 2 Corinthiens 5.21 ; etc.). Mais c’est le livre qui est le plus systématique dans sa manière de reprendre les éléments du culte sacrificiel de l’Ancien Testament pour expliquer la mort de Jésus.

Le culte sacrificiel de l’Ancien Testament

L’Ancien Testament présente tout un système cultuel qui peut nous sembler assez étranger, et l’on se demande souvent quel était le but de tout cela. Divers évènements pouvaient souiller l’homme, qui devait alors être purifié par des rituels ou des sacrifices. D’autres actes constituaient des péchés, qui menaçaient les êtres humains d’une sanction de mort. Cette sanction pouvait être évitée par un sacrifice, en donnant la vie d’un animal en rançon : la mort de l’animal, symbolisée par son sang répandu, était acceptée à la place de la mort du pécheur (Lévitique 17.114). Pour que les actes cultuels aient un effet devant Dieu, il fallait des sacrificateurs qui accèdent à la présence de Dieu. Et pour accéder à Dieu, ceux-ci devaient être sanctifiés et consacrés, c’est-à-dire choisis et préparés pour s’approcher de Dieu.

Seulement une image

L’épître aux Hébreux reprend ces différents éléments, mais montre qu’ils n’apportaient pas la véritable solution au problème de l’humanité. Les actes de purification ne donnent en fait qu’une pureté extérieure, alors que ce sont nos consciences qui ont vraiment besoin d’être purifiées (Hébreux 9.14). Le fait que l’accès à la présence de Dieu restait limité aux sacrificateurs dans des conditions très particulières montrait que le culte n’agissait pas vraiment sur les consciences (9.7-10). Le fait que les sacrifices animaux sont offerts tout à nouveau, de jour en jour et d’année en année, montre qu’ils n’ont pas un effet définitif, ni véritable (10.1-4,12). De plus, les sacrificateurs sont eux-mêmes exposés au péché et à la mort, ce qui les empêche d’être permanents (7.23-28). Tout cela montre que le culte de l’Ancien Testament ne pouvait être qu’une image, servant à illustrer ce que Christ devait faire (9.9).

L’accomplissement en Jésus

Jésus, lui, est un sacrificateur qui est toujours vivant et n’a jamais commis de péché (4.15 ; 7.24-27). Il peut donc entrer dans la véritable présence de Dieu et y demeurer éternellement (6.19-20 ; 9.24). Jésus devient notre sacrificateur, mais ce qu’il offre n’est pas le sang d’un animal, mais son propre sang, sa propre vie (9.14,25-28). En mourant sur la croix, il offre un sacrifice unique (9.25-28 ; 10.12-14), qui accomplit tout ce que les sacrifices anciens ne pouvaient que symboliser : il purifie nos consciences pour que nous puissions offrir un culte à Dieu (9.14), il abolit le péché en portant le péché d’un grand nombre (9.26-28), il sanctifie et rend parfaits ceux pour qui il est mort (10.14).

Ce qu’on y gagne

La conséquence pour ceux qui croient, c’est que Dieu pardonne nos péchés et ne se souvient plus de nos fautes (10.17-18). Et partant de là, nous avons une pleine assurance pour nous présenter devant Dieu (10.19-22). En s’offrant lui-même sur la croix, Jésus a ouvert la présence de Dieu à tous ceux qui croient en lui. Le privilège qu’un seul prêtre avait une fois par année nous est maintenant ouvert à tous, par son sacrifice sur la croix. L’épître aux Hébreux montre aussi comment tout le système sacrificiel instauré par Dieu dans l’Ancien Testament est une image pour nous préparer à comprendre l’unique sacrifice de Jésus-Christ. Rejeter la compréhension sacrificielle de la mort de Jésus, c’est passer à côté d’une doctrine essentielle que Dieu a voulu présenter dans la Bible, et c’est vider de leur sens les siècles et les siècles de préparation qu’il s’était donné la peine de mettre en place, pour que nous comprenions la mort de Jésus en rançon pour nos fautes5.

Jean-René Moret

1Olevianus, G. & Ursinus, Z., Catéchisme de Heidelberg, éd. et trad. Courthial, P. & van Leewen, C., Editions Kerygma, 1986, Question 37 ; voir plus en détail Calvin, J., Institution de la religion chrétienne, éd. Wells, P. & de Védrines, M., Kerygma – Excelsis, 2009, 2.16.5-6.

2« Cosmic child abuse » en anglais, dans Chalke, S. & Mann, A., The Lost Message of Jesus, Zondervan, 2003.

3Je présente plus en détail ces visions et leurs articulations dans ma conférence « Pourquoi Jésus est-il mort ? », accessible sous : http://gbeu.ch/mort_jesus.

4Voir Sklar, J., Sin, Impurity, Sacrifice, Atonement : The Priestly Conceptions, Sheffield, Phoenix Press, 2005, p. 168 ; 181-182.

5Pour plus de détails, voir mon chapitre « Le culte en Hébreux » dans Christ, la Loi et les Alliances. Les lettres aux Hébreux et de Paul : regards croisés, Théologie biblique 3, LIT-Verlag, Zurich, 2017.

 

 

 

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