La mondialisation par «Tetris»

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Le bédéiste Box Brown recompose les pièces politiques et sociales du célèbre jeu vidéo (Photo: La Pastèque)

5 juillet 2017 |Fabien Deglise | Livres
Le bédéiste américain Box Brown recompose une case à la fois l’histoire et l’impact social de «Tetris», un jeu singulier parti de rien en Russie.
Photo: Collection privéeLe bédéiste américain Box Brown recompose une case à la fois l’histoire et l’impact social de «Tetris», un jeu singulier parti de rien en Russie.

Qui a dit que le jeu vidéo n’était qu’un espace de perdition pour oisifs chroniques ? Que futilité pixelisée pour enfants ou ludisme sur écran pour adultes cherchant dans le divertissement à fuir leurs responsabilités ?
Certainement pas le bédéiste américain Box Brown, qui y voit surtout un terrain complexe où la politique, la mondialisation rencontrent la sociologie, l’économie, la neurologie et l’anthropologie du stress. Et il en fait la démonstration dans Tetris (La Pastèque), documentaire dessiné qui recompose une case à la fois l’histoire et l’impact social de ce jeu singulier, parti de rien en Russie, pour finir aux quatre coins du monde et bientôt, même, au coeur d’une adaptation cinématographique annoncée depuis quelques années et qui devrait même prendre la forme d’une trilogie.

« Tetris est sans doute l’un des jeux vidéo les plus fascinants de l’histoire », résume à l’autre bout du fil Box Brown, joint par Le Devoir à Philadelphie, d’où en 2015 il a mis en dessins la vie du Géant Ferré, « huitième merveille du monde » de la lutte, dans André, le géant (La Pastèque, 2015).

« Par sa structure et sa nature mêmes, ce jeu a réussi à transcender les cultures, à devenir international », au terme de l’emboîtement complexe d’événements et de rencontres qui ont préparé la route de son succès. « Développé en Russie, Tetris a été découvert en Hongrie, est devenu populaire en Grande-Bretagne, s’est fait réinventer au Japon, puis a été idolâtré aux États-Unis », avant de s’installer durablement dans l’imaginaire collectif, sur cinq continents, avec sa petite musique aux accents slaves qui, 30 ans plus tard, sur simple évocation de son nom, Tetris, se met à jouer dans les têtes.

La faute à Pajitnov

Tout ça, c’est un peu, voire beaucoup la faute à Alekseï Pajitnov, informaticien à l’Académie des sciences d’URSS. En 1985, l’homme a en effet posé les bases de ce jeu au fort potentiel addictif, en laissant ses réflexions sur les mouvements de l’univers et la place de l’homme rencontrer son obsession pour un jeu de patience et d’esprit pour mathématicien, le Pentomino.

Parenthèse pour geek : le premier Tetris a été programmé sur un Electronika 60 EN disposant de 8 ko de mémoire vive, sans possibilités graphiques, avec des intentions plutôt sérieuses : « Les casse-têtes et les jeux en disent long sur la psychologie et le comportement humain », estimait l’informaticien, qui voyait ces jeux comme la convergence parfaite entre l’humain et la technologie, comme des imitations des mouvements de l’esprit. « Ils informent sur la vie ! »disait-il. Il a été mis en circulation par la suite, gratuitement, dans les cercles scientifiques de l’Europe de l’Est, sur des disquettes souples.

Autour de lui, de l’autre côté du Rideau de fer — qui ne tombera que quatre ans plus tard, avec la chute d’un tristement célèbre mur —, l’industrie du jeu vidéo est alors en train de naître grâce à l’influence de quelques Pong, de la console Atari 7800, mais aussi de l’empire Nintendo, qui après avoir fait fortune dans les jeux de cartes et les jeux gadgets mettant à profit de petites composantes électroniques cherche à s’emparer du marché mondial du jeu vidéo, particulièrement avec son Gameboy, lancé en avril 1989.

La console portable va trouver son carburant dans le jeu d’Alekseï Pajitnov. Les droits d’utilisation vont s’échanger entre un certain Robert Stein, d’Andromeda Software, mais aussi Robert Maxwell, magnat de la presse britannique, et plusieurs autres, dans un jeu de négociations et de coulisses plutôt baroques que Box Brown relate avec élégance et un grand souci de vulgarisation dans son bouquin. Négocier avec un pays communiste, quand on vient d’un pays qui se laisse porter par le Grand Capital, est tout sauf un jeu d’enfant.

Les tractations ont forgé une histoire qui, aujourd’hui encore, laisse chuter ses pièces géométriques sur les écrans de nombreux ordinateurs, y compris ceux qui se trouvent en 2017 dans les poches. « Depuis son invention, Tetris a été sur toutes les machines, dit Box Brown,parce qu’il s’agit d’un jeu populaire simple » qui répond à des besoins psychiques primaires et « qui ne se cantonne pas à une seule génération. Il attise aussi la nostalgie chez ceux qui y ont joué dans leurs jeunes années », érigeant ainsi Tetris au rang non plus du divertissement ou du jeu d’esprit, mais bien de l’icône qui a fait son entrée dans la collection permanente du Museum of Modern Art de New York. Rien de moins.

« Il est évident que le jeu vidéo joue un rôle important dans notre société », expose le bédéiste, qui se réjouit de pouvoir porter cette deuxième oeuvre à un public francophone, en passant par Montréal, ville qu’il « aime et où [il] espère revenir le plus souvent possible ».

« Il est impossible aujourd’hui de réduire ça à un simple divertissement, à un exercice futile, quand on comprend qu’il s’agit d’une expérience transcendante et d’un puissant chasseur de stress. Pour moi, c’est encore l’activité préférée pour décompresser après le travail », ou pour survivre au changement récent dans sa vie d’adulte : Box Brown vient de devenir jeune père de famille.

Un père qui va se montrer plutôt compréhensif envers la consommation autant de jeux vidéo que de bandes dessinées de sa progéniture, deux univers finalement très similaires et qui se rencontrent au bout du compte très bien.

« Tous les deux ont été considérés comme étant seulement pour les enfants, avant que l’on comprenne qu’il s’agit de médias puissants, beaucoup plus complexes, capables de raconter et d’élever n’importe quelle histoire », surtout quand on emboîte, comme le fait Box Brown dans son Tetris à lui, les bonnes pièces au bon moment, dans la bonne rotation pour donner corps à ces lignes pleines et denses qui font les belles narrations.

Tetris. Jouer le jeu
Box Brown, traduit de l’anglais par Mathieu Leroux, La Pastèque, Montréal, 2017, 244 pages

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