La dureté des purs

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On peut facilement, ai-je suggéré, se perdre dans une conception intimiste de la foi : l’essentiel, c’est ce qui se passe entre Dieu et moi. Tentation d’autant plus forte que nous baignons dans une culture du « me, myself and I », du « je, me, moi », une culture qui fait que l’individualisme est presque devenu une vertu. Mais le mouvement n’est pas à sens unique. Il ne va pas seulement de la société à la foi, mais également de la foi à la société. Une foi intimiste, en effet, cautionne à son tour l’égoïsme ambiant, elle le nourrit. Pire encore, elle lui donne une justification religieuse et, ce faisant, elle le canonise en quelque sorte. Il devient en effet tentant, et la tentation est presque irrésistible, de recourir à mes relations directes avec « mon » Dieu, avec l’absolu de Dieu, pour absolutiser mes propres façons de penser, de dire et de vivre.

Et voilà comment la pureté dont on se gratifie soi-même devient dureté envers autrui. Dieu nourrissant des relations directes et immédiates avec chacun, chacun peut se réclamer de Dieu pour imposer aux autres ses façons de voir. On aboutit alors au pire des intégrismes, l’intégrisme religieux, si sûr de sa vérité, tellement intransigeance religieuse. Mais il est malheureusement facile de constater, encore de nos jours, à quel point cet intégrisme peut devenir proprement fanatique. Comment s’opposer à quelqu’un qui parle « au nom de Dieu » du genre : « L’Esprit m’a dit de te dire… » ? Si nous osons poser une question, même petite, celle-ci sera vécue par l’intégriste comme une attaque directe contre Dieu lui-même.

L’intégrisme ne joue pas qu’à l’échelle des grands ensembles. Il s’infiltre jusqu’au cœur des relations interpersonnelles et se sert de Dieu pour interdire la possibilité même d’un vrai dialogue. Un ami religieux, supérieur provincial de sa communauté, m’a raconté un jour une visite d’un de ses confrères. Celui-ci arrive à son bureau et lui annonce qu’il a reçu, de l’Esprit, un message adressé au provincial. Mon ami l’écoute patiemment. Comme il ne manque pas d’humour, il conclut ainsi l’entretien : « Je te remercie pour le message. Mais la prochaine fois, si tu veux, essaie de venir tout seul ! »

Premier-né d’une multitude de sœurs et de frères

 Le Nouveau Testament est clair dans son refus d’une foi intimiste et des abus auxquels elle conduit. Jésus Christ est devenu « le premier-né d’une multitude de frères ». (Rm 8, 29) Voilà comment l’épître aux Romains affirme le deuxième pôle de la confession chrétienne.

Cette phrase réchauffe facilement, elle est enthousiasmée. Même les intégristes seront heureux de la reprendre en chœur, à la condition que les membres du chœur se fondent dans l’anonymat de l’uniformité religieuse, que tous pensent, disent et se comportent de la même manière ! « Nous sommes sœurs et frères solidaires les uns envers les autres. Alléluia ! embrassons-nous ! » Qui ne rêve pas, après tout, d’une cité fraternelle, d’un monde où seraient éliminés les égoïsmes personnels et collectifs ?

Mais méfions-nous. Je risquerai encore un jugement personnel. On a beaucoup appris aux chrétiens à aimer « de charité », d’une charité dite « universelle ». Sous couvert de cette charité prétendument universelle, cependant, n’a-t-on pas appris à aimer tout le monde en général… tout en étant incapable d’aimer quelqu’un en particulier ? Surtout ces « quelqu’un » du quotidien, personne ou groupe les plus proches, ceux et celles avec lesquels il faut réapprendre à vivre jour après jour.

Le Nouveau Testament, dans son affirmation d’un amour universel, ne se laisse pas bercer dans une charité molle, floue. Son langage est souvent vert, incisif même. Lorsque la première épître de Jean nous dit, par exemple : « Si quelqu’un dit : ¨J’aime Dieu¨ et qu’il haïsse son frère… », elle ne poursuit pas en plaignant mollement ce mal-aimant. Elle ne concède pas qu’après tout il a déjà accompli, par son amour de Dieu, la moitié de la loi, que ce n’est déjà pas si mal et pourrait être suffisante. Le langage de l’épître se fait tranchant : celui-là « est un menteur ! » (CF.1 Jn 4,20) Textuellement. Il n’y a pas d’amour de Dieu, en régime chrétien, sans amour de ces femmes et de ces hommes qui, près de moi, souvent de façon maladroite et agaçante, sollicitent mon attention active. L’épître précise : « En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » Sans amour des autres, mon amour de Dieu est illusion. Pire encore, je suis en menteur, un hypocrite.

 

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